Kropotkine & la Grande Guerre

Interview de René Berthier à l’occasion de la sortie de son livre Kropotkine et la Grande Guerre aux éditions du Monde Libertaire. Propos recueillis par Fred Fédération Anarchiste, Groupe St-Ouen 93

MLHS : Tu rappelles dans ton ouvrage que « le déclenchement de la guerre a provoqué le désarroi dans le mouvement libertaire ». Quel était l’état de ce mouvement en 1914 ?

René Berthier : L’état du mouvement libertaire français était plutôt désastreux. Jean Grave en fait un diagnostic très sévère dans une brochure qu’il a écrite en 1911, L’Entente pour l’action, publiée par Les Temps nouveaux (1). Il évoque en particulier la disparition de l’esprit de prosélytisme dont la principale cause, dit-il, « est une mauvaise digestion des idées, et, surtout, à la besogne néfaste accomplie par ceux qui s’intitulent “individualistes”, mais que moi j’appelle des bourgeois ratés, auxquels il ne manque que le capital pour faire les types les plus accomplis du mufle exploiteur. » Grave s’en prend également à ceux qui rejettent la nécessité de la théorie et « pour qui faire de l’action consiste à n’user que d’une phraséologie ultra-violente, pour engager … les autres à agir ». Il reproche également aux anarchistes de son temps de voir trop en grand et de répugner à l’action quotidienne : « Amener un adhèrent aujourd’hui, un deuxième demain, est une besogne trop au-dessous de leurs aptitudes » Ils se découragent dès lors qu’il faut “s’attarder à faire la besogne ingrate” : « C’est un peu dans le caractère français – et en particulier aux anarchistes – de manquer d’esprit de suite », dit-il…

Il n’existait pas de fédération anarchiste. Un congrès eut lieu en 1913, à la veille de la guerre, qui aboutit à créer une fédération un peu hétéroclite, mais c’était un début encourageant : le déclenchement des hostilités mit fin à tout cela.

À cela il faut ajouter les relations entre anarchistes et syndicalistes révolutionnaires de l’époque. Dans un premier temps les premiers verront dans le syndicalisme révolutionnaire l’héritage de l’Association internationale des travailleurs (AIT). Assez rapidement ils finiront par considérer le syndicalisme révolutionnaire comme un concurrent de l’anarchisme. Beaucoup en viendront à rejeter toute validité à l’action revendicative elle-même. De fait, la rencontre entre anarchisme et syndicalisme révolutionnaire, en France et en Italie, a échoué.

Quand, en 1916, Kropotkine et d’autres anarchistes prennent position pour l’Union Sacrée, ont-ils conscience du désarroi dans lequel ils plongent, du même coup, le mouvement libertaire ?

Les signataires du Manifeste des Seize ont créé un traumatisme chez les anarchistes dans ce sens qu’ils ont agi en contradiction totale avec les principes du mouvement. Ce malaise perdure encore aujourd’hui puisque certains marxistes en sont encore à mettre sur le dos de l’ensemble du mouvement une dérive qui n’a été qu’extrêmement minoritaire. J’ai voulu dans mon livre contribuer à déculpabiliser le mouvement, j’ai également voulu expliquer le contexte et les raisons qui ont conduit quinze anarchistes (les signataires du Manifeste des Seize étaient en fait quinze) à prendre cette position, en quelque sorte fournir des réponses aux militants anarchistes qui se posent des questions. Rappelons que l’Internationale anarchiste fut la première à prendre position contre la guerre, bien avant les conférences de Zimmerwald et de Kienthal.

Comment Kropotkine envisage-t-il la guerre d’une manière générale, quelle est selon lui sa fonction en régime capitaliste ?

Kropotkine n’a évidemment pas attendu 1914 pour réfléchir à la question de la guerre. En 1912 fut publié un texte intitulé précisément La Guerre, qui est un extrait de La Science moderne et l’anarchie. Il fait une analyse remarquable du phénomène, l’insérant dans une réflexion sur le cadre global du système capitaliste de l’époque, dominé par la haute finance et les projets colonialistes des États qui se concurrencent pour la domination du monde. À ce moment-là, l’Allemagne ne tient pas le principal rôle, elle n’est pour Kropotkine qu’un second couteau. Le rôle principal est tenu par l’Angleterre, qui fait tout pour contenir l’Allemagne dans ses limites territoriales, pour l’empêcher de jouer dans la cour des grands.

Kropotkine sait bien que la guerre qui éclata en 1914 avait déjà failli éclater plusieurs fois : il s’agit bien d’une guerre inter-impérialiste, même s’il n’utilise pas ce terme. La question coloniale n’y est que l’exportation hors du territoire européen des conflits qui opposent les États pour l’expansion de leur économie. « Ce sont toujours des rivalités pour des marchés et pour le droit à l’exploitation des nations arriérées en industrie, qui sont la cause des guerres modernes (2). »

Ça reste étonnamment actuel.

Ajoutons que Kropotkine avait analysé les nombreuses guerres qui s’étaient déroulées sur la planète à son époque, notamment la guerre russo-japonaise de 1905, qui préfigura les guerres modernes par sa durée, par les moyens, les forces engagées et les pertes : plus de 2 millions d’hommes s’affrontent ; il y aura 156 000 morts et 280 000 blessés. La préfiguration des guerres modernes se révèle également par la logistique qui n’a plus rien à voir avec les guerres précédentes, les armements, les communications, le recours à des opérations maritimes et terrestres combinées complexes, etc. Manifestement, les stratèges français avaient bien moins compris ces évolutions que Kropotkine, puisqu’ils s’engagèrent dans le premier conflit du XXe siècle avec en tête les méthodes des guerres napoléoniennes !

Quelles sont les raisons qui poussent Kropotkine à adopter, en 1916 une position de soutien à l’Union Sacrée?

La question que tu poses est celle que je me suis posée lorsque j’ai entamé mon travail sur Kropotkine. J’ai essayé de comprendre. Je pense qu’il y a dans le mouvement libertaire, un certain malaise par rapport au choix qu’il a fait. On peut dire cependant qu’il n’a pris personne par surprise puisqu’il avait déclaré avant le déclenchement des hostilités qu’il prendrait parti pour la France.

Curieusement, la position défendue par Kropotkine en 1916 est globalement la même que celle de Bakounine en 1870. Or Bakounine conserve l’aura d’un révolutionnaire internationaliste, pas Kropotkine. Pourquoi ?

Tous deux considèrent qu’une défaite de la France conduirait à l’établissement d’une chape de plomb sur toute l’Europe pendant des décennies sous la forme d’une dictature militaire prussienne.

Selon Kropotkine, il existe un conflit irréductible entre deux visions du socialisme : la française et l’allemande. Il en résulte que la victoire de l’Allemagne dans un conflit qui l’oppose à la France aboutira à l’hégémonie de la vision allemande du socialisme. En cela, Kropotkine se fait l’écho de débats déjà anciens : lors de la guerre précédente Bakounine lui-même avait pris parti pour la France parce qu’il considérait que la victoire prussienne aurait été une catastrophe pour la civilisation européenne. Marx, de son côté, écrivit à Engels le 20 juillet 1870 une lettre dans laquelle il se réjouit que la victoire allemande transférerait le centre de gravité du socialisme vers l’Allemagne, ce qui assurerait « la prépondérance, sur la scène mondiale, du prolétariat allemand sur le prolétariat français ». On voit que, dès le début, Marx envisage la question en termes d’hégémonie de sa doctrine.

Dès lors, qu’est-ce qui différencie la position de Bakounine en 1870 de celle de Kropotkine en 1916 ?

La chance de Bakounine fut que la guerre de 1870-1871 aboutit à une insurrection populaire, la Commune, ce qui ne fut pas le cas pour Kropotkine. La victoire prussienne en 1870-1871 conduisit effectivement à 40 ans de réaction en Europe et à une hégémonie à la fois de l’Allemagne et du socialisme allemand – du marxisme, on l’aura compris. Or Kropotkine aurait souhaité qu’il y ait en 1914 un soulèvement – des deux côtés – pour empêcher la guerre, mais il n’eut pas lieu ! Jean Grave, l’un des signataires, ne se faisait pas trop d’illusion sur la portée pratique du Manifeste des Seize : il écrivit en 1930 : « N’ayant même pas pu remuer le petit doigt pour empêcher la conflagration, il fallait être absolument dénué de jugeote pour s’imaginer que, déchaînée, on allait pouvoir l’arrêter ». (3)

Par ailleurs, Kropotkine a attendu 1916 pour prendre position. S’il avait été le « va-t-enguerre » que certains voient en lui, il aurait pris publiquement position dès 1914. Alors pourquoi 1916 ? Parce qu’à ce moment-là, la France semble être en train de perdre la guerre et que lui et quelques autres anarchistes s’inquiètent. La plupart des signataires du Manifeste des Seize sont des anciens, qui ont connu la guerre précédente et qui ont vécu la période qui a suivi. Ils paniquent à l’idée que cela recommence.

C’est ce qu’exprime Kropotkine en 1905 : « C’est parce que j’ai vécu la réaction sociale et intellectuelle des dernières trente années que je pense que les antimilitaristes de toute nation devraient défendre chaque pays envahi par un État militaire et trop faible pour se défendre lui-même. » (4) Or en 1916 l’Allemagne occupe la Belgique et un quart du territoire français. Pour Kropotkine, il n’y avait aucun doute que le gouvernement allemand entendait tout simplement annexer la Belgique et le Nord de la France, ce que les dirigeants socialistes allemands reconnaîtront d’ailleurs eux-mêmes.

S’agit-il, pour partie, d’une querelle entre « anciens » et « modernes » chez les anarchistes ?

Les signataires du Manifeste des Seize avaient parfaitement conscience de ne pas faire partie de la même génération que ceux qui les critiquaient. Dans une lettre aux Temps nouveaux, publiée après la guerre, Malato revendique son soutien au Manifeste des Seize, il s’en prend aux « jeunes » du mouvement libertaire et rappelle les enjeux : il refuse de stigmatiser comme « massacreurs » ceux qui ont « organisé la défense des sociétés plus ou moins démocratiques (bourgeoises, c’est entendu), contre le moyen âge, le militarisme allemand et la papauté ». À ce titre, il s’oppose à ceux du Libertaire : « Ceux-là ne sont pas de notre génération, ils ne nous comprennent pas, l’étiquette peut être la même, mais ils pensent et sentent contrairement à nous. » (5)

Pour Jean Grave, il s’agissait moins d’inciter à prendre part à la lutte que de souligner le danger d’une dictature militaire allemande sur l’Europe. Là se trouve en fait le cœur du débat : le Manifeste des Seize fut-il le meilleur moyen pour dénoncer ce danger ? Était-il nécessaire d’engager le mouvement libertaire dans le soutien aux Alliés pour cela ? Y avait-il une autre solution qui, elle, n’aurait pas remis en cause nos principes ? Je pense que oui, et c’est une femme, une proche de Kropotkine, qui a trouvé la bonne voie : j’y reviendrai.

En 1916, en quoi le mouvement ouvrier français diffère-til du mouvement ouvrier allemand ?

Le mouvement ouvrier français est très différent du mouvement ouvrier allemand de l’époque. C’est aussi un point que j’ai voulu exposer dans mon livre. Mais pour expliquer cela de manière complète, il faut remonter à la fin de l’AIT et ça nous conduirait trop loin. Je dirai pour résumer que lorsque l’AIT a disparu, les militants issus de la tradition fédéraliste – qu’il est abusif de qualifier d« anarchistes » à ce moment-là – ont participé aux congrès socialistes internationaux convoqués par les sociaux-démocrates allemands. Ils ont en quelque sorte « squatté » ces congrès. Leur présence ne posa pas de problème au début, mais les dirigeants socialistes allemands se sont efforcés avec acharnement de les en exclure, ce qui fut fait en 1896.

Déjà à ce moment-là, on savait qu’il y aurait un jour où l’autre une guerre entre les deux pays : c’était une simple question de temps. L’éventualité d’une grève générale dans les deux pays en cas de déclenchement d’une guerre fut très tôt évoquée. Les ouvriers français, avant même la constitution de la CGT, l’avaient envisagée. La CGT, une fois fondée, reprit naturellement l’idée.

C’est l’époque où le courant syndicaliste révolutionnaire se développe dans le mouvement ouvrier français. La CGT va tenter avec obstination, à de multiples reprises, d’engager avec les dirigeants socialistes et syndicaux allemands une discussion sérieuse et concrète sur l’organisation conjointe d’une grève générale. Les dirigeants allemands réagissent de deux manières : la première consiste à dire qu’une grève générale est une affaire politique et qu’elle doit être discutée entre partis politiques, non avec une confédération syndicale (autrement dit, la CGT doit s’adresser au parti socialiste pour débattre de la question, lequel verra ensuite les choses avec son homologue allemand). Évidemment, une telle démarche est inacceptable, et irréaliste. La seconde consistera à aborder, dans les congrès de la IIInternationale, la question de la réaction à apporter en cas de guerre de manière extrêmement vague sans jamais rien envisager de précis. Les congrès successifs de la IIInternationale consacreront beaucoup d’efforts à éluder la question de la grève générale tout en rédigeant de belles proclamations. En fait, on s’aperçoit que les dirigeants allemands craignent par-dessus tout de perdre les immenses biens immobiliers du parti en cas d’opposition frontale avec leur gouvernement, et qu’ils sont persuadés qu’une guerre les conduira de toute façon au pouvoir.

D’une façon générale, les dirigeants sociaux-démocrates allemands étaient opposés à toute grève de masse, et Rosa Luxembourg se fera traiter d’« anarchiste » pour y avoir été favorable, ce qui dut beaucoup la chagriner car elle haïssait l’anarchisme. Convaincus du caractère inéluctable de leur accession au pouvoir, les dirigeants socialistes allemands ne vont pas considérer comme prioritaire la propagande contre la guerre : ce qui est décisif, c’est le travail d’organisation et de renforcement du parti, indispensable pour préparer son accession au pouvoir. En effet, la guerre, considérée comme un produit nécessaire du capitalisme, conduira inévitablement celui-ci à sa chute et à l’avènement consécutif du socialisme. Le prolétariat – à travers ses organes dirigeants, cela va de soi – doit se préparer à gouverner. On comprend dès lors que la grève générale soit catégoriquement rejetée, car incontestablement, elle apparaîtrait aux yeux du pouvoir comme une « provocation ».

Quels étaient les rapports entre Kropotkine et le mouvement ouvrier allemand ?

Kropotkine connaissait très bien les socialistes allemands et ne se faisait pas d’illusions. Il savait bien qu’ils ne réagiraient pas en cas de guerre : or une grève générale dans de telles circonstances n’a de sens que si elle a lieu dans les deux pays belligérants. Rappelons que dès 1891, Engels avait écrit qu’en cas de guerre avec la France il faudra dire au gouvernement « que nous serions disposés à le soutenir à condition qu’il adopte à notre égard une attitude qui rende la chose possible » (6). Il s’agit très clairement d’une volonté de négocier avec le pouvoir des dispositions en faveur de la social-démocratie qui rendraient possible le soutien de celle-ci à une guerre. On est loin de l’internationalisme prolétarien… Ces propos, tenus vingt ans après la Commune de Paris, anticipent sur l’attitude de la social-démocratie lors de la guerre de 1914-1918. Si l’Allemagne est attaquée, tous les moyens de défense sont bons : « Il s’agit de l’existence nationale et aussi de conserver intactes notre position et nos perspectives d’avenir, que nous devons à nos luttes ». (Je souligne.) Protection de l’existence nationale, préservation des acquis et participation à un gouvernement de défense nationale : les ingrédients de la guerre qui ravagera bientôt l’Europe sont là. Les pires craintes de Bakounine concernant les « patriotes allemands de l’Internationale » se sont vérifiées.

En signant le Manifeste des 16 et en choisissant la France contre l’Allemagne, Kropotkine ne signe-t-il pas la mort de l’internationalisme ouvrier (« les prolétaires n’ont pas de patrie ») ?

Ta question souligne un point qui m’a beaucoup intéressé, celui de l’« internationalisme prolétarien ». Je ne pense pas que cette expression se retrouve chez Kropotkine. En tout cas je ne pense pas que l’internationalisme ouvrier ait été sa préoccupation. Il voyait le phénomène de la guerre du point de vue de l’humanité, pas d’une classe particulière, ce qui ne l’empêchait pas de désigner le système capitaliste comme fauteur de guerre. D’une façon générale, le mouvement ouvrier et syndical n’était pas sa préoccupation principale. Alors que le syndicalisme révolutionnaire est en expansion, la CGT n’apparaît jamais dans ses textes, du moins ceux que j’ai consultés. Le nom d’Émile Pouget apparaît deux fois dans Autour d’une vie, lorsque Kropotkine décrit leurs démêlés communs avec la justice ; celui de Pelloutier et Monatte pas une fois. Pourtant, on aurait pu penser que Pelloutier, le fondateur des Bourses du travail, aurait attiré l’attention de Kropotkine. On a l’impression que celui-ci passe presque complètement à côté du mouvement ouvrier français de son temps, dans lequel les libertaires jouèrent pourtant un rôle décisif. Le mouvement ouvrier et ses luttes ne sont présents que dans les articles qu’il a écrits et sont cantonnés à l’événementiel.

Il n’est donc pas pertinent de désigner le Manifeste des Seize, ou Kropotkine en particulier, comme responsable de la « mort de l’internationalisme ouvrier ». Ensuite, il faut tout de même rappeler que le Manifeste des Seize représente une portion absolument infime du mouvement libertaire de l’époque, qu’il n’est pas du tout représentatif de celui-ci, et que lui attribuer cette responsabilité est donc très exagéré…

Dans Kropotkine et la Grande guerre, j’ai essayé d’analyser cette notion d’internationalisme prolétarien et d’en mesurer la « praticabilité ». L’internationalisme prolétarien est fondé sur l’idée de l’existence d’une classe ouvrière internationale dont les intérêts globaux sont identifiés comme uniformes par une infime minorité de militants politiquement formés – pas tous des prolétaires, d’ailleurs – et dont cette minorité de militants constituait les porte-parole.

Le présupposé selon lequel « les prolétaires n’ont pas de patrie » n’était pas soumis à la moindre discussion. La classe ouvrière était considérée dans sa dimension mythique, comme classe en soi, comme classe homogène sans contradictions internes, et dont les intérêts généraux étaient uniformes et n’étaient pas remis en cause. Mais l’idée que les prolétaires n’aient pas de patrie ou, si on veut, n’aient pas de sentiment d’appartenance nationale, ne relève pas d’un fait objectif, constatable. Cette idée relève du « proclamatif »: on énonce les choses telles qu’on voudrait qu’elles soient. Le point commun entre les prises de positions des courants les plus radicaux du marxisme et celles des courants radicaux de l’anarchisme réside dans le raisonnement fondé sur la projection d’un désir dont la réalisation concrète se réduit à trois moments hypothétiques :

1. Avant : propagande contre la guerre, mise dos à dos des États qui menacent de déclencher la guerre.

2. Au déclenchement de la guerre : grève générale, insurrection simultanée.

3. Pendant la guerre : transformation de la guerre en révolution sociale.

Tel est le schéma théorique, qui a totalement échoué en France et en Allemagne.

Ce n’est pas le Manifeste des Seize qui a signé la mort de l’Internationalisme prolétarien, ce sont les directions des organisations social-démocrates qui ont refusé pendant plus de vingt ans de mettre en place une propagande contre la guerre et des mesures pratiques à prendre en cas de déclenchement d’un conflit.

Et sur cette question, sans ignorer les responsabilités des dirigeants socialistes et syndicalistes français, je ne mets pas les organisations syndicales et politiques françaises et allemandes dans le même sac, au risque de choquer. Toutes les tentatives, toutes les propositions d’organiser le mouvement ouvrier des deux pays contre la guerre viennent du mouvement syndicaliste et socialiste français. Aucun Jaurès allemand n’a été assassiné parce qu’il était opposé à la guerre. Je montre que jusqu’au dernier moment, pratiquement jusqu’à la veille de la guerre, les syndicalistes français ont fait des propositions à leurs homologues allemands, qui les ont rejetées.

Penses-tu que la position de Kropotkine ainsi que les débats qui traversèrent à l’époque le mouvement libertaire restent d’actualité ?

On ne peut pas en tant qu’anarchiste entériner la signature par Kropotkine du Manifeste des Seize mais il me semble absolument nécessaire de retenir, au moins comme sujet de réflexion, certains des points que ce Manifeste aborde. Par exemple, beaucoup d’anarchistes de l’époque refusaient l’idée d’analyser la situation. Il fallait être contre la guerre, point final, c’était le dogme qu’il ne fallait pas discuter. Je pense au contraire que c’est le rôle des anarchistes d’analyser les causes de chaque guerre pour mieux les dénoncer.

Doit-on accepter le point de vue de Malatesta, qui pensait qu’à tout prendre il valait mieux refuser la guerre et accepter la « domination étrangère subie de force » ? Malatesta est convaincu qu’il vaut mieux accepter la victoire de l’Allemagne ; il pense qu’à partir de cette victoire, il sera possible ensuite de déclencher une révolution sociale. C’est là un risque que Kropotkine, à partir de l’analyse qu’il fait de la société allemande, n’est absolument pas prêt à prendre.

Je pense que la question de l’attitude des anarchistes face aux guerres reste d’une actualité brûlante, dans la mesure où la planète n’a jamais été autant frappée par des guerres de toute sorte. De Kropotkine, il faut garder l’idée que c’est le système capitaliste qui provoque les guerres.

La mainmise européenne sur les pays qu’on n’appelait pas encore du « tiers monde » ne se faisait pas seulement par des opérations militaires. Kropotkine évoque une autre manière, beaucoup plus efficace : le contrôle financier de ces pays. Les banquiers prêtent de l’argent à des États qui s’endettent et se montrent incapables de rembourser. Les banquiers ajoutent alors les arriérés de l’intérêt et de l’amortissement au principal de l’emprunt. La description que fait Kropotkine est remarquable en ce sens que ce mécanisme de domination n’a absolument pas changé aujourd’hui.

C’est ainsi que les financiers ont ruiné et fait annexer l’Égypte par l’Angleterre. Ce fut la même chose pour la Turquie, ainsi que pour la Grèce. C’est encore ainsi que la haute finance de l’Angleterre et des États-Unis procéda avec le Japon. Kropotkine commente :

« Là où les naïfs croient découvrir de profondes causes politiques, ou bien des haines nationales, il n’y a que les complots tramés par les flibustiers de la finance. Ceux-ci exploitent tout : rivalités politiques et économiques, inimitiés nationales, traditions diplomatiques et conflits religieux. »

Partout, on retrouve les mêmes banques, ce que Kropotkine appelle la « haute pègre de la finance » dont il dit qu’elle est « un produit de l’État, – un attribut essentiel de l’État ». L’industrie d’armement joue également un rôle déterminant. En ce moment, dit Kropotkine – nous sommes en 1912 – des millions d’hommes travaillent dans les usines d’armements dont les propriétaires « ont tout intérêt à préparer des guerres et à maintenir la crainte des guerres prêtes à éclater »7. Il s’agit rien moins que du « complexe militaro-industriel ».

Ajoutons ce que dit Kropotkine de la « grande presse ». Il n’est pas tendre contre celle qu’il appelle « la grande prostituée », qui s’efforce de « préparer les esprits à de nouvelles guerres, précipiter celles qui sont probables ».

« En général, plus nous avançons dans notre civilisation bourgeoise étatiste, plus la presse, cessant d’être l’expression de ce qu’on appelle l’opinion publique, s’applique à fabriquer elle-même l’opinion par les procédés les plus infâmes. La presse, dans tous les grands États, c’est déjà deux ou trois syndicats de brasseurs d’affaires financières qui font l’opinion qu’il leur faut dans l’intérêt de leurs entreprises. Les grands journaux leur appartiennent et le reste ne compte pas. » (8)

Là encore, ce que décrit Kropotkine reste d’une étonnante actualité.

Dans ta conclusion, tu précises que l’importance accordée au Manifeste des Seize fut sans doute très exagérée, que son impact, à l’époque, hors du milieu libertaire fut quasiment nul, et que cet épisode servit essentiellement aux autres forces révolutionnaires dans leur tentative de décrédibiliser, longuement, les anarchistes. Beaucoup de bruit pour rien ?

Je pense en effet que l’impact du Manifeste des Seize est essentiellement dû à la qualité de ses signataires, et en particulier de Kropotkine qui bénéficiait alors d’un immense prestige. C’est ce prestige même qui fait que certains marxistes ont pu profiter de l’occasion pour assimiler les signataires au mouvement libertaire dans son ensemble, ce qui est une énorme ânerie. Les anarchistes dans leur écrasante majorité se sont comportés de manière exemplaire et ont fourni le plus fort contingent de militants réprimés pour leur opposition à la guerre. On peut très bien comprendre le ressentiment de beaucoup d’entre eux contre les signataires du Manifeste, sachant que la presse de l’époque avait largement répercuté le texte du Manifeste tandis que les auteurs de textes contre la guerre étaient emprisonnés. La presse fut bien une « grande prostituée », mais pour l’occasion s’est montrée favorable à Kropotkine…

L’efficacité de Manifeste des Seize fut sans doute quasiment nulle en dehors du mouvement libertaire, mais elle eut des effets catastrophiques à l’intérieur de celui-ci.

En travaillant sur cette question, je suis arrivé à la conviction que Kropotkine était une tête de mule, un personnage très autoritaire, conscient de son prestige international et qu’il devait penser que ses positions auraient un impact dans les faits, ce qui ne fut pas le cas. L’État et la bourgeoisie belliciste n’avaient pas du tout besoin de lui pour poursuivre la guerre.

Y avait-il une alternative à la signature du Manifeste des Seize ? En travaillant sur mon livre, je suis parvenu à la conclusion qu’il y avait un autre moyen de faire passer le message que le Manifeste contient, à savoir la dénonciation des conséquences d’une victoire allemande.

Un théoricien révolutionnaire peut-il se limiter au registre pragmatique, quel que soit le caractère évident et convainquant de celui-ci, lorsque des principes essentiels sont en cause ? Si le théoricien veut conserver sa qualité de révolutionnaire, la réponse est clairement non. Lorsqu’on est dans le registre pragmatique, on est dans l’indétermination, on ne peut prévoir comment les événements finiront par tourner. Or les principes sont la seule chose qui reste lorsqu’on ne peut pas réellement peser sur les événements – ce qui était évidemment le cas de Kropotkine en 1916.

Y avait-il une autre voie que la signature du Manifeste des Seize ? Une voie qui permettait aux signataires de faire « passer le message » concernant les conséquences d’une éventuelle victoire allemande, tout en préservant les principes internationalistes ?

Kropotkine aurait tout aussi bien pu rédiger un manifeste dans lequel il dénonçait par anticipation les conséquences prévisibles d’une domination allemande sur l’Europe, tout en appelant les prolétaires à ne pas se massacrer mutuellement, à s’unir pour construire ensemble un ordre socialiste. Une telle déclaration aurait sans doute même eu beaucoup plus d’impact, mais il fallait compter avec l’orgueil d’une personnalité comme celle de Kropotkine, convaincu d’avoir raison contre tout le monde. On retrouve d’ailleurs le même orgueil autoritaire chez Jean Grave, qui traite d’« imbéciles » les gens qui ne sont pas d’accord avec lui.

C’est une femme, une militante très proche de Kropotkine, qui fournit sans doute la solution et il est dommage qu’il ne lui soit pas rendu l’hommage qui lui est dû. Marie Goldsmith partageait le point de vue « défensiste » de Kropotkine mais refusa de signer le Manifeste des Seize. Elle « avait préféré exprimer son soutien par des articles où elle pouvait en même temps formuler ses réserves et les nuances de son opinion personnelle », écrit Michael Confino. (9)

Si Kropotkine avait agi ainsi, il aurait fait passer le même message sans semer la pagaille dans le mouvement anarchiste.

1 Cf. http://monde-nouveau.net/spip.php?article521

2 Kropotkine, La Guerre, 1912. Editions Artibella.

3 Le mouvement libertaire sous la IIIe République, Souvenirs d’un révolté Vingt-et-unième partie, Éditions Les œuvres représentatives, 1930.

4 Kropotkine, « Les Anarchistes et la guerre », in Les Temps Nouveaux, 5 novembre 1905.

5 Temps nouveaux n° 9, 15 mars 1920.

6 Lettre à Bebel, 13 octobre 1891.

7 On sait par exemple que chaque opération militaire israélienne à Gaza produit un important accroissement des ventes d’armes d’Israël.

8 Une partie importante de la presse française est aujourd’hui détenue par des marchands d’armes.

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